Nouvelle historique — Lecture gratuite
La place faite
Une nouvelle de Marc Agine
Février 1944, plateau des Glières. Dans un chalet du maquis où il ne reste presque plus de place, l’arrivée d’un jeune homme rappelle ce qui fait réellement une maison.
Février 1944, plateau des Glières.
François poussa la porte du chalet avec l’épaule. La neige avait durci dans les plis de sa capote et ses lacets ne lui obéissaient plus. À l’intérieur, six hommes occupaient la pièce où les bergers mangeaient l’été. Leurs fusils séchaient contre le mur. Une marmite fumait sur le poêle, si peu qu’il fallait se pencher pour sentir l’odeur des pommes de terre.
Mathieu avait posé ses chaussettes sur une bûche. Ses pieds nus, gonflés par le froid, étaient enveloppés dans des bandes taillées dans un sac de farine.
— Tu prends toute la maison, dit François.
Mathieu regarda la pièce : la table boiteuse, les couvertures roulées sous le banc, les gamelles suspendues à des clous.
— C’est mon salon.
Ils rirent sans bruit. Depuis trois semaines, ils appelaient ainsi chaque chose par un nom trop grand. Le réduit où s’entassaient les vivres était le garde-manger. Le seau près de la porte, la salle d’eau. Une planche posée sur deux caisses servait de bureau au chef de section. Cela ne trompait personne, mais les mots retenaient les murs.
François s’assit près du poêle. Sur l’étagère, parmi les quarts de fer-blanc, demeurait un bol de faïence bleue. Un éclat manquait au bord. Au fond, sous les traces de graisse, quelqu’un avait peint une branche avec trois feuilles. Le bol appartenait au chalet. Aucun homme ne s’en servait.
Chez lui, dans la vallée, sa mère gardait aussi un bol ébréché. Celui de son père. Depuis sa mort, elle le posait encore sur la table les dimanches, puis l’enlevait avant le repas, comme si elle avait seulement oublié quelqu’un.
On frappa trois coups.
Les fusils quittèrent le mur. Mathieu ouvrit. Un garçon entra, soutenu par la sentinelle. Il ne devait pas avoir vingt ans. Son pantalon était trempé jusqu’aux cuisses et il serrait contre sa poitrine une musette vide.
— Il vient de Thorens, dit la sentinelle. Il a perdu son groupe.
Personne ne demanda pourquoi il était seul.
Le chef désigna la pièce d’un regard embarrassé. Il n’y avait plus de paillasse, plus de couverture, presque plus de soupe. François sentit contre sa paume la chaleur pauvre du poêle. Il pensa à la cuisine de sa mère, aux soirs où un voisin entrait sans prévenir. Elle ajoutait de l’eau au bouillon et disait toujours la même chose : serre-toi, on trouvera bien une place.
Il prit le bol bleu sur l’étagère, l’essuya avec sa manche et le remplit à moitié. Puis il poussa sa couverture contre celle de Mathieu.
— Viens là.
Le garçon avala la soupe sans lever les yeux. Autour de lui, les hommes reprirent leurs gestes. L’un recousait une bretelle. Un autre émiettait du tabac sur un journal. Mathieu remit une bûche dans le poêle.
Dehors, le vent rabattait la neige contre la porte. Le chalet n’appartenait à aucun d’eux. Ils le quitteraient peut-être avant l’aube. Pourtant, quand le nouveau venu s’endormit sous leurs manteaux, François comprit qu’une maison ne commençait ni par un toit ni par une adresse.
Elle commençait par la place que l’on faisait.