TORPEUR
Soren ne vit que quatre jours par mois. Mila, elle, traverse tous les autres. Quand un protocole leur permet enfin de vivre le même temps, il leur faut décider ce qu’aimer signifie encore quand le calendrier lui-même les sépare.
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La torpeur contrôlée avait d’abord été mise au point pour les traversées spatiales longues. Les cliniques terrestres l’avaient ensuite adaptée aux maladies qui allaient trop vite pour les traitements. À vingt-huit degrés, le cœur ralentissait, la respiration aussi, et le temps cessait d’avoir la même densité : un mois au-dehors n’en laissait que quelques jours dans la mémoire de celui qui dormait.
Soren suivait le protocole depuis huit mois. Sans lui, sa sclérose précoce lui laissait deux ans. Avec lui, les médecins parlaient de quinze ans, peut-être vingt. Chaque cycle lui accordait quatre jours éveillés avant vingt-six jours de sommeil artificiel.
Pour Mila, rien ne ralentissait.
La première fois, Soren avait fermé les yeux un soir d’octobre et les avait rouverts avec la sensation d’avoir simplement traversé une nuit trop lourde. Mila, elle, avait payé un mois de factures, rempli le réfrigérateur trois fois, travaillé vingt journées, répondu seule aux messages de sa mère, dormi vingt-six nuits dans leur lit. Quand il l’avait embrassée au réveil, il avait dû se rappeler que, pour elle, il revenait de loin.
— T’as l’air fatiguée, dit-il au début du nouveau cycle.
Mila posa son sac dans l’entrée. Elle avait maigri. Pas beaucoup, juste assez pour qu’il le voie parce qu’il la regardait désormais par écarts de vingt-six jours.
— C’est le boulot.
Elle mentait mal avec lui. Une légère retenue dans la voix, quelque chose qu’il aurait ignoré autrefois et qu’il avait appris à repérer depuis que chaque réveil lui imposait de rattraper en quatre jours ce qu’elle avait vécu pendant son absence.
Il l’attira contre lui. Ils avaient développé cette urgence sans jamais la nommer : se toucher vite, beaucoup, comme si le corps pouvait recoller le calendrier. Cette nuit-là, pourtant, Mila resta tendue sous ses mains. Son désir était là, mais accompagné d’une fatigue qu’il ne savait pas rejoindre.
Après, ils restèrent allongés dans la pénombre. Soren suivait du doigt la ligne de son épaule.
— Tu es différente.
Mila tourna la tête vers lui.
— Tu dors vingt-six jours sur trente, Soren. Forcément je suis différente quand tu te réveilles. Moi, j’ai vécu tout ce temps-là. Toi, tu as fermé les yeux.
— Je sais. Mais je ne choisis pas.
— Moi non plus.
Elle se redressa, ramena le drap contre sa poitrine puis le laissa retomber, agacée contre elle-même d’avoir eu ce geste.
— Toi, tu perds quatre jours par mois de ta vie. Moi, je perds quatre jours par mois de la tienne.
Il ne répondit pas. Le traitement lui sauvait du temps, mais ce temps ne leur était pas rendu de la même manière. À chaque cycle, lui revenait avec presque le même visage, la même impatience, les mêmes phrases laissées en suspens. Mila, elle, avait traversé un mois entier sans témoin pour une partie de ce qui lui était arrivé.
Le lendemain, ils sortirent marcher. Soren avait encore deux jours avant la prochaine admission. Dans le parc, les arbres avaient changé depuis son dernier réveil. Il s’en aperçut seulement parce que Mila lui montra les premières feuilles jaunes.
— Il existe un protocole pour les couples, dit-elle.
Il crut d’abord qu’elle parlait d’une consultation.
— Quel protocole ?
— Une synchronisation volontaire. Je pourrais entrer en torpeur avec toi. Même durée, mêmes cycles.
Il s’arrêta.
— Tu n’es pas malade.
— Je sais.
— Tu dormirais vingt-six jours pour rien.
Mila regarda les gens qui passaient devant eux : un père poussant une poussette, deux adolescents en train de se disputer, une femme qui téléphonait en marchant trop vite. Toute cette dépense ordinaire du temps paraissait soudain obscène.
— Pas pour rien. On vivrait le même temps.
— On dormirait le même temps.
— Peut-être que c’est pareil, pour nous, maintenant.
Il reprit la marche quelques mètres avant de demander :
— Tu sacrifierais presque tout ton mois juste pour qu’on soit synchronisés ?
— Je sacrifie déjà quelque chose. La différence, c’est que je ne choisis pas quoi.
Ils passèrent le reste du cycle à tourner autour de cette possibilité. Soren cherchait des raisons pratiques : son travail à elle, ses parents, la perte musculaire, les risques du protocole. Mila répondait parfois, parfois non. Il comprit peu à peu qu’elle ne lui demandait pas de décider à sa place. Elle essayait de savoir si une vie réduite à quatre jours communs par mois était encore leur vie, ou seulement une suite de retrouvailles.
La veille de la prochaine mise en torpeur, ils ne cherchèrent pas à rattraper quoi que ce soit. Ils firent l’amour lentement, avec des pauses, des gestes interrompus, la fatigue admise. Plus tard, Soren resta assis au bord du lit tandis que Mila repliait sa chemise pour le lendemain.
La capsule les attendait dans la pièce voisine. À travers la porte ouverte, il voyait le halo bleu du panneau de contrôle.
— Réponds-moi avant que je m’endorme.
Mila posa la chemise.
— À quoi ?
— Tu veux vraiment le faire ?
Elle alla jusqu’à la fenêtre. Dans l’immeuble d’en face, quelqu’un faisait la vaisselle. Plus bas, une voiture cherchait une place. La ville continuait sans eux, avec cette indifférence calme qu’elle aurait encore vingt-six jours pour regarder seule si elle refusait.
— Je ne sais pas encore, dit-elle. Rendors-toi. On en reparle à ton réveil.
À la clinique, le froid entra lentement dans les bras de Soren. Mila resta près de la capsule jusqu’à ce que sa respiration devienne trop lente pour qu’elle puisse encore la suivre à l’œil nu.
Le couvercle se referma.
Sur l’écran, le compteur indiqua vingt-six jours avant réveil.
Mila resta seule dans la pièce. Son téléphone vibra dans sa poche ; elle ne le sortit pas. Sur l’écran, le compteur passa à 25 jours, 23 heures, 59 minutes. Elle était toujours debout quand la première minute disparut.