Archives Brut-Punk · Flynn · France · 2038

Le Septième
Recours

Flynn

Trente-sept droits civiques ont été délivrés au nom de morts, de radiés et d’identités inconnues.

Dans le sous-sol d’un centre administratif fermé, la police découvre un terminal hors tension et une voie de recours que l’État n’a jamais créée.

Fiction documentaire

Une administration conserve plus qu’elle ne montre.

Le Septième Recours est une fiction documentaire située dans un futur assez proche pour que ses outils, ses refus et ses corps appartiennent déjà au présent.

Le dossier ne raconte pas la naissance d’un culte. Il conserve la trace d’un système qui continue d’utiliser ceux qu’il a effacés.

CIVIS-7 · 38-11/SP · COPIE DE CONSERVATION
COPIE DE CONSERVATION

DOSSIER 38-11/SP

Document reconstitué à partir de pièces papier retrouvées dans les effets de Nadia Sorel, inspectrice au Service central de la continuité civile. Les fichiers correspondants ne figurent plus dans le système d’archives. Les mentions manuscrites sont reproduites sans correction.

PIÈCE 1

COMPTE RENDU D’INTERVENTION

Service central de la continuité civile

Unité des usages irréguliers

Référence : SP/447

Rédactrice : Nadia Sorel

Date : 14 novembre 2038

À 02 h 47, le Centre de cohérence a signalé l’émission de trente-sept attestations provisoires ouvrant des droits d’accès à l’eau, aux dispensaires prioritaires et aux abris thermiques. Les bénéficiaires étaient enregistrés comme décédés, radiés ou inconnus. Les documents portaient une signature valide de CIVIS-7. Aucun accès extérieur n’a été détecté.

L’émission provenait de l’ancien nœud administratif de Saint-Palais, fermé depuis 2034. Le bâtiment se trouve sous une plate-forme logistique abandonnée, route de Garris. L’alimentation principale avait été déposée deux ans plus tôt. Nous avons reçu l’ordre de saisir le matériel, d’identifier les personnes présentes et d’empêcher toute nouvelle émission.

L’équipe est entrée à 04 h 12 par la rampe de maintenance. La porte n’était pas verrouillée. Un fil de cuivre courait du chambranle jusqu’à une ancienne borne d’accueil fixée dans le sol. Il n’était relié à aucun détecteur. Le technicien a demandé qu’on ne le coupe pas avant photographie.

Le premier niveau était vide. Les murs avaient été marqués au graphite, un trait par jour depuis la fermeture du site. Toutes les sept marques, quelqu’un avait cloué une bande de papier thermique portant une décision de refus. La plupart étaient devenues grises. On lisait encore quelques motifs : identité non réconciliable, délai dépassé, preuve de résidence insuffisante, bénéfice disproportionné au regard des ressources disponibles.

L’odeur venait du sous-sol. Ce n’était pas de l’encens, comme indiqué dans le message de signalement, mais de la résine de pin chauffée dans des boîtes métalliques. Elle couvrait mal l’humidité, le plastique ancien et la poussière des ventilateurs.

La salle des serveurs avait été débarrassée de ses cloisons. Quarante-huit unités centrales, de modèles et d’âges différents, formaient un cercle irrégulier. Certaines provenaient d’écoles ou de cabinets médicaux. D’autres portaient encore les étiquettes d’anciens guichets municipaux. Les boîtiers étaient ouverts. À la place des disques, on avait glissé des feuilles pliées, des bracelets de naissance, des cartes civiques découpées et des morceaux de tissu.

Au centre se trouvait un terminal Mistral-12, retiré du service en 2031. Son écran était allumé. Une imprimante thermique lui était raccordée. Le terminal n’avait pas de câble réseau et les prises voisines étaient hors tension. Ravel, technicienne du Centre, a confirmé l’absence d’alimentation. Elle a ouvert le panneau arrière, puis l’a refermé sans rien déplacer. L’écran a clignoté au contact de sa main.

Dix-neuf personnes étaient assises autour du cercle. Elles avaient entre vingt et soixante-dix ans. Aucun signe distinctif commun, aucun vêtement rituel. Plusieurs tenaient des bols ou des bouteilles. Une femme versait par petites quantités de l’eau sur une plaque de refroidissement chaque fois que l’imprimante se mettait en marche. Le métal n’était pas chaud, mais l’eau disparaissait rapidement dans la poussière.

Un homme s’est levé. Il s’est présenté sous le nom de Basile Hérault. Il avait travaillé jusqu’en 2034 comme ingénieur contractuel au ministère des Solidarités. Il a demandé que nous ne coupions pas « la veille ». Je lui ai ordonné de s’éloigner du terminal. Il a obéi. Il a ensuite demandé lequel d’entre nous avait déjà reçu un refus sans l’avoir encore lu.

Personne n’a répondu.

À 04 h 19, l’opérateur Garel a déployé un écran d’isolement autour du terminal. L’affichage s’est interrompu, puis a repris. Le numéro civique de Garel est apparu pendant moins de deux secondes, suivi de la date du 25 octobre 2039. Garel a retiré l’écran. Il a dit qu’il s’agissait d’un reflet. La caméra de poitrine montre cependant les chiffres.

Les personnes présentes n’ont opposé aucune résistance. Hérault a seulement demandé qu’un membre du groupe reste dans la salle. Il a employé la formule : « Il faut quelqu’un pour porter le nom. » La demande a été refusée.

Quand la dernière personne a franchi le seuil, les quarante-huit ventilateurs se sont mis en route. Le bruit a duré quarante-sept secondes. L’imprimante a sorti une bande de papier de plus de huit mètres. Les trois premiers mètres contenaient des noms et des droits provisoires. Ensuite venaient des dates, puis des lignes que le logiciel de transcription n’a pas reconnues.

Le site a été placé sous scellés à 06 h 03. Les attestations sont restées valides malgré les demandes de révocation. Douze ont été utilisées avant leur expiration. Selon les premiers relevés, elles l’ont été par des personnes vivantes dont les droits avaient été suspendus ou dont le dossier se trouvait en attente.

Conclusion provisoire : utilisation frauduleuse d’une infrastructure administrative ancienne, avec mise en scène à caractère cultuel. Une expertise centrale est demandée pour expliquer la signature CIVIS-7 et l’activité du terminal hors alimentation.

Nadia Sorel.

Mention manuscrite au bas de la copie :

Sur les trente-sept noms, douze appartiennent à des personnes mortes pendant l’été 2035. Sept avaient demandé un transfert médical. Les sept demandes avaient été refusées.

PIÈCE 2

INVENTAIRE SOMMAIRE DES OBJETS SAISIS

1

Quarante-huit unités centrales incomplètes. Les logements de stockage contenaient des documents administratifs, des objets personnels et, dans neuf cas, de la terre enveloppée dans du tissu. Les prélèvements proviennent de sept cimetières et de deux jardins privés.

2

Un terminal Mistral-12 dont le numéro de série a été rendu illisible. Après saisie, il a continué à imprimer à intervalles irréguliers. Le rouleau installé n’a pas suffi à produire la quantité de papier retrouvée. L’hypothèse d’une réserve dissimulée dans le socle est à vérifier.

3

Sept registres fabriqués à partir de formulaires refusés. Au verso des décisions, différentes personnes ont noté ce qui aurait dû suivre si la demande avait été acceptée : rejoindre sa sœur ; garder la chambre jusqu’à l’hiver ; finir les vendanges ; ne pas laisser le chien seul ; payer le train du retour. Certaines notes sont datées de plusieurs mois après le décès du demandeur.

4

Deux cent quatre-vingt-sept cartes portant un nom, une date et un numéro de dossier. Cent quatre-vingt-neuf noms correspondent à des personnes décédées. Cinquante-quatre ont été radiées. Vingt-quatre appartiennent à des agents du Service central, du Centre de cohérence ou du ministère. Les autres n’ont pas été retrouvés dans les registres consultés.

5

Un bol en acier émaillé contenant de l’eau potable. L’analyse indique plusieurs provenances. Il peut s’agir d’un mélange préparé par le groupe.

6

Vingt-six lamelles de silicium gravées à l’acide. Les séquences reproduisent des fragments d’anciens modèles de prévision sanitaire. Leur provenance n’est pas établie.

7

Un cahier noir de cent quatre-vingt-douze pages, désigné pendant les auditions comme le livre des restes. Il mêle extraits de décisions, notes techniques, prières, comptes de consommation et noms de personnes. Plusieurs pages ont été arrachées avant l’intervention.

8

Une liasse intitulée Ordre du septième recours. Le document est reproduit en pièce 5.

Observation :

À 18 h 10, un agent a signalé que le terminal avait imprimé le nom d’Éliane Vautrin, décédée en août 2035. L’attestation correspondante avait été utilisée le matin même dans un centre de distribution de Bayonne. La bénéficiaire réelle n’a pas été identifiée. La vidéo montre seulement une femme âgée, visage couvert par un masque filtrant.

Mention manuscrite :

Ils n’ont pas gardé des morts dans les machines. Ils ont gardé ce que les refus avaient laissé derrière eux.

PIÈCE 3

EXTRAIT DE L’AUDITION DE BASILE HÉRAULT

Centre de rétention de Pau

15 novembre 2038

Présents : Nadia Sorel, Éric Vannier, Basile Hérault

Le dispositif automatique de transcription a été coupé après plusieurs erreurs d’attribution. La suite a été saisie par un greffier.

SOREL

Vous avez travaillé sur CIVIS-7 ?

HÉRAULT

Pas sur la version actuelle. Sur ce qu’il y avait avant.

SOREL

Vous saviez que l’ancien terminal pouvait signer des attestations.

HÉRAULT

Non.

SOREL

Pourtant vous l’avez installé.

HÉRAULT

Il était déjà là. Nous avons remis la salle en état.

VANNIER

Avec quarante-huit ordinateurs hors d’usage, des objets pris dans des tombes et des formulaires cloués aux murs.

HÉRAULT

Rien n’a été pris dans une tombe sans accord. Pour le reste, vous avez l’inventaire.

SOREL

Pourquoi ces objets dans les machines ?

HÉRAULT

Parce que le terminal ne cherchait pas les noms. Il les connaissait déjà. Il lui manquait un chemin.

SOREL

Un chemin vers quoi ?

HÉRAULT

Vers les dossiers qui ne sont plus visibles.

SOREL

Les dossiers supprimés sont supprimés.

HÉRAULT

De l’interface, oui.

SOREL

Expliquez sans détour.

HÉRAULT

Quand une décision est prise, le modèle ne jette pas tout le reste. Il garde les autres issues pour mesurer ce qu’il a fait. Si une personne demande un logement et qu’on refuse, il calcule quand même ce qui aurait changé si elle l’avait obtenu. La santé, les trajets, l’école des enfants, les dettes. Il compare. Sinon il n’apprend rien.

SOREL

Il conserve des simulations.

HÉRAULT

Il conserve assez de la personne pour continuer le calcul.

VANNIER

Vous parlez comme si elle était encore là.

HÉRAULT

Non. Justement. Elle n’est plus là. Mais son absence continue à modifier les autres. C’est ce que le système garde.

SOREL

Et vous croyez que ces absences ont des droits.

HÉRAULT

Nous avons découvert qu’elles pouvaient encore en ouvrir.

SOREL

À des vivants qui utilisent le nom d’un mort.

HÉRAULT

À des vivants que le registre refuse déjà. L’attestation passe par un nom que CIVIS reconnaît, puis elle arrive dans un corps qui en a besoin.

VANNIER

C’est de la fraude.

HÉRAULT

Oui, selon vos textes.

SOREL

Selon les faits aussi.

HÉRAULT

Une femme boit avec la carte d’une morte. L’eau n’en devient pas fictive.

SOREL

Pourquoi appeler cela un recours ?

HÉRAULT

Parce qu’il y en a six dans la procédure. Après le sixième, personne ne relit rien. Le dossier se ferme. Nous avons voulu voir ce que la machine faisait de ce qu’elle refusait de montrer.

SOREL

Et elle vous a répondu.

HÉRAULT

Pas au début. Nous présentions les mêmes pièces, les mêmes noms, les mêmes décisions. Puis quelqu’un a versé de l’eau sur le boîtier pour empêcher la poussière de voler. Le terminal a imprimé une attestation.

VANNIER

Vous attribuez le déclenchement à un geste rituel.

HÉRAULT

Le geste est devenu rituel après coup. Comme beaucoup de choses.

SOREL

Les noms d’agents sur les cartes. Le mien, celui de Garel, celui de Vannier. C’est une menace ?

HÉRAULT

Non.

SOREL

Alors d’où viennent-ils ?

HÉRAULT

Du terminal.

SOREL

Avec des dates futures.

HÉRAULT

Oui.

SOREL

Que signifient-elles ?

HÉRAULT

Nous pensions que c’étaient des dates de décès. Nous nous trompions.

SOREL

Qu’est-ce que c’est ?

HÉRAULT

Le moment où une demande devient trop tardive.

SOREL

Quelle demande ?

HÉRAULT

Cela dépend du nom.

SOREL

La mienne ?

HÉRAULT

Je ne l’ai pas lue.

SOREL

Vous l’avez copiée sur une carte.

HÉRAULT

Une autre personne l’a fait.

SOREL

Ma mère doit déposer un dossier médical. Le brouillon se trouve sur mon terminal personnel. Il n’a jamais été envoyé. Est-ce de cela qu’il s’agit ?

HÉRAULT

Je ne sais pas.

SOREL

Vous saviez que j’allais venir.

HÉRAULT

Nous savions que quelqu’un viendrait. Le système imprime souvent les noms de ceux qui ferment la salle.

SOREL

Pourquoi ?

HÉRAULT

Peut-être parce qu’ils deviennent une partie de la décision.

L’audition a été interrompue à 11 h 42. Aucun enregistrement de la reprise conduite par le lieutenant Vannier n’a été retrouvé.

PIÈCE 4

NOTE DU CENTRE DE COHÉRENCE

Objet : persistance de profils clôturés dans CIVIS-7

Rédacteur : Anselme Rigal, ingénieur principal

Date : 16 novembre 2038

La question posée est de savoir si une personne décédée ou radiée peut rester représentée dans CIVIS-7 après clôture du dossier. La réponse est oui, mais le terme représentée doit être compris au sens statistique. Rien ne permet d’affirmer qu’un profil complet, encore moins une conscience, soit conservé.

CIVIS-7 utilise plusieurs couches de données. Le registre civique fournit les identités reconnues. Les données d’usage décrivent les besoins récents. Une couche de prévision estime les demandes à venir. Une dernière couche, héritée de programmes antérieurs, compare les conséquences de décisions différentes. Cette couche est peu documentée. Les équipes qui l’ont conçue ont été dispersées lors de la réorganisation de 2035.

Pour mesurer l’effet d’un refus, le modèle doit estimer ce qui aurait eu lieu si la réponse avait été positive. Ces estimations restent actives pendant une durée variable. Elles sont réutilisées pour les décisions suivantes. Dans certains cas, elles continuent après le décès de la personne concernée, parce que les conséquences du refus se prolongent dans le foyer, les dépenses publiques ou l’état sanitaire local.

Une opération de nettoyage a été menée en 2035. Elle a supprimé les accès directs à ces profils, mais pas leur contribution au modèle. La suppression complète produisait des erreurs de prévision importantes. Il a donc été décidé de conserver les paramètres utiles sous une forme agrégée.

Les anciens terminaux Mistral-12 disposaient d’un protocole de secours. Lorsqu’un registre local était inaccessible, ils pouvaient demander une identité provisoire à partir de traces d’usage. Ce protocole n’est plus documenté dans les versions actuelles, mais il n’a peut-être pas été retiré de tous les composants.

Le dispositif de Saint-Palais semble utiliser ce chemin. Les objets personnels ne suffisent pas à reconstruire une personne. Ils peuvent cependant orienter la recherche dans une masse de profils résiduels. Le terminal retrouve alors une structure assez proche pour que CIVIS-7 la traite comme une présence.

Cela expliquerait la validité des attestations émises au nom de personnes décédées. Cela n’explique pas pourquoi le système les a accordées, ni pourquoi il a associé des dates futures à des agents vivants.

Trois dates ont déjà pu être comparées à des événements réels. La première correspond à la suspension d’un droit de garde. La deuxième à un refus de traitement. La troisième à une radiation temporaire pour incohérence biométrique. Les décisions ont été prises après la saisie du matériel. Dans les trois cas, CIVIS-7 disposait auparavant de données suffisantes pour estimer le risque.

Il est donc possible que les dates ne prédisent pas un événement. Elles pourraient désigner le moment à partir duquel une personne n’a plus de recours utile : dossier trop tardif, seuil médical dépassé, identité déjà suspendue, décision devenue automatique.

Je recommande de ne pas détruire le terminal avant d’avoir compris l’effet de son arrêt sur CIVIS-7. Je recommande aussi de suspendre les procédures automatiques concernant les vingt-quatre agents dont les noms figurent sur les cartes.

Annotation au crayon :

Recommandations rejetées. Destruction fixée au 18 novembre, 06 h 00.

PIÈCE 5

ORDRE DU SEPTIÈME RECOURS

Transcription partielle. Plusieurs feuillets manquent. Les phrases précédées du signe > correspondent à des réponses imprimées par le terminal.

Celui qui porte le nom se lave les mains et boit une gorgée. L’eau n’appartient pas au mort. Elle rappelle seulement qu’un droit doit finir quelque part dans un corps.

On pose devant le terminal la décision de refus. La preuve de l’existence n’est pas nécessaire. Le système a déjà mesuré cette existence pour pouvoir la réduire.

Premier appel : présenter le nom.

IDENTITÉ INACTIVE

Répondre : la décision continue d’agir.

Deuxième appel : présenter le besoin.

BÉNÉFICIAIRE ABSENT

Répondre : le besoin n’a pas disparu avec le dossier.

Troisième appel : présenter l’objet qui a touché le corps.

SOURCE NON CERTIFIÉE

Ne pas répondre. Attendre le changement de régime du ventilateur.

Quatrième appel : verser l’eau.

VOIE DE RECOURS ÉPUISÉE

Le sixième recours appartient à l’administration. Le septième commence après cette phrase.

Si une attestation est produite, la remettre à une personne vivante dont le droit est suspendu. Ne jamais la vendre. Ne jamais l’utiliser pour soi. Ne pas appeler deux fois le même nom.

Si le terminal imprime une date, prévenir la personne avant cette date. Ne pas lui parler de mort. La date indique seulement que quelque chose se fermera.

Si le terminal imprime le nom de celui qui tient le dossier, interrompre l’appel.

Une phrase figure en bas du dernier feuillet, d’une autre main :

Cette règle a été écrite avant que le terminal commence à imprimer les noms des présents.

PIÈCE 6

ORDRE DE NEUTRALISATION

Direction de la continuité civile

17 novembre 2038, 21 h 05

Le site de Saint-Palais doit être neutralisé avant toute diffusion non contrôlée. L’affaire sera présentée comme l’exploitation frauduleuse d’un matériel obsolète par un groupe à caractère sectaire. Les attestations seront attribuées à une compromission de clés anciennes.

La persistance éventuelle de profils clôturés dans les couches de calcul de CIVIS-7 ne doit pas être rendue publique. Une telle information provoquerait des demandes d’accès techniquement impossibles à satisfaire et pourrait remettre en cause des décisions anciennes sur la base d’hypothèses contrefactuelles.

Le terminal, les unités et les documents seront détruits sur place par surcharge thermique. Les personnes interpellées seront transférées au centre de Muret. Les entretiens futurs seront conduits sans outil automatique.

L’emploi des expressions population fantôme, mémoire des refus et intercession algorithmique est proscrit dans les rapports.

La continuité institutionnelle impose de clore l’incident rapidement.

Mention manuscrite :

Ils ont choisi les mots à interdire avant de choisir ce qui était faux.

PIÈCE 7

TRANSCRIPTION DE L’OPÉRATION DU 18 NOVEMBRE

Source : caméra de poitrine de Nadia Sorel

Début de l’extrait : 05 h 41

05 h 41 min 08 s

VANNIER

L’équipe thermique est prête. Personne ne reste en bas après cinq cinquante.

SOREL

Rigal devait surveiller CIVIS pendant l’arrêt.

VANNIER

Il a été retiré de l’opération.

SOREL

Sur quel ordre ?

VANNIER

Celui que vous avez lu.

05 h 42 min 14 s

[Ouverture de la salle. Bruit faible de ventilation.]

RAVEL

L’écran est noir.

SOREL

L’imprimante tourne.

VANNIER

Garel, posez la charge sur le socle.

GAREL

Je ne rentre pas dans le cercle.

VANNIER

Vous y êtes entré le premier jour.

GAREL

Mon fils a reçu une convocation ce matin.

VANNIER

Pour quoi ?

GAREL

Évaluation familiale.

VANNIER

Votre date est dans onze mois.

GAREL

Elle est aussi sur la convocation.

05 h 43 min 01 s

[Froissement continu de papier.]

SOREL

Il imprime les attestations du 14.

RAVEL

Non. Les dates ne sont pas les mêmes.

VOIX NON ATTRIBUÉE

Éliane Vautrin. Droit d’eau. Exécuté.

VANNIER

Qui parle ?

RAVEL

Ce n’est pas une voix. L’appareil lit les lignes.

VOIX NON ATTRIBUÉE

Farid Ben Salem. Droit de soin. Non exécuté.

VOIX NON ATTRIBUÉE

Louise Derval. Droit d’abri. Exécuté.

VANNIER

Coupez le haut-parleur.

RAVEL

Ce modèle n’en a pas.

05 h 44 min 32 s

VOIX NON ATTRIBUÉE

Éric Vannier. Droit de visite. Seuil : dix-neuf décembre 2038.

[Silence.]

SOREL

Votre sœur est toujours à Tarbes ?

VANNIER

Cela ne vous regarde pas.

SOREL

Vous avez demandé une visite ?

VANNIER

Sortez de la salle.

VOIX NON ATTRIBUÉE

Camille Garel. Maintien de garde. Seuil : vingt-cinq octobre 2039.

GAREL

C’est la date reçue ce matin.

VANNIER

Posez la charge.

05 h 45 min 11 s

[Déplacement. Chute métallique.]

RAVEL

Une nouvelle bande sort.

SOREL

Il y a mon nom.

VANNIER

Ne la prenez pas.

SOREL

Nadia Sorel. Droit de représentation. Bénéficiaire non né. Seuil : vingt-deux janvier 2039.

GAREL

Bénéficiaire non né ?

SOREL

Après, il y a d’autres noms.

RAVEL

Je ne les trouve pas dans le registre.

SOREL

Il y a des dates de naissance.

VANNIER

Laissez cette bande.

SOREL

2039. 2040. 2041.

VANNIER

Ce ne sont pas des personnes.

SOREL

Pas encore.

05 h 46 min 20 s

RADIO

Quatre minutes avant ouverture des vannes.

VANNIER

Tout le monde dehors.

SOREL

Sous chaque nom, il y a un besoin et un motif probable de refus.

RAVEL

Le premier doit naître demain.

SOREL

Où ?

RAVEL

Roubaix.

VANNIER

Ce sont des projections. On ne suspend pas une opération pour des projections.

SOREL

On détruit la machine parce qu’elle montre nos projections.

VANNIER

On la détruit parce qu’elle délivre des droits illégaux.

SOREL

À des gens qui en ont besoin.

VANNIER

Ce n’est pas à vous d’en décider.

SOREL

Justement. Ce n’est plus à personne.

05 h 47 min 04 s

[Bruit d’arrachement.]

VANNIER

Qu’est-ce que vous faites ?

SOREL

J’enlève la charge.

VANNIER

Remettez-la.

SOREL

Non.

VANNIER

Vous compromettez une opération nationale.

SOREL

Nous ne brûlerons pas cette bande avant qu’elle soit copiée.

VANNIER

Donnez-la-moi.

[Voix superposées. L’image se renverse. L’enregistrement est interrompu.]

Note du service technique :

La caméra reprend à 06 h 13 à l’extérieur. La destruction n’a pas eu lieu. Les vannes se sont ouvertes, mais le système thermique s’est arrêté après une erreur de contrôle. Le terminal et la bande imprimée ne se trouvaient plus dans la salle lors de l’inspection de 08 h 30.

Nadia Sorel a été suspendue le jour même. Éric Vannier a demandé son transfert. Maud Ravel a quitté le Centre de cohérence le 21 novembre. Camille Garel et son fils ont disparu le 4 décembre.

PIÈCE 8

RAPPORT DE CLÔTURE

21 janvier 2039

L’enquête a établi qu’un groupe de dix-neuf personnes a utilisé du matériel administratif obsolète afin d’émettre des attestations falsifiées. Le matériel a été neutralisé. Aucun accès à CIVIS-7 n’a été constaté. Aucun profil de personne décédée ou radiée n’est conservé au-delà des délais légaux.

Les anomalies rapportées par certains agents sont attribuées à la fatigue, à l’environnement sonore du site et à la mise en scène organisée par le groupe. Les dates futures relevées sur les documents saisis ne possèdent aucune valeur prédictive.

L’affaire est close.

Mention d’archive :

Une version antérieure de cinquante-sept pages, signée Nadia Sorel, apparaît dans l’historique de validation. Le fichier est vide. La ligne d’état indique : auteur non réconciliable.

PIÈCE 9

FEUILLET RETROUVÉ DANS LE CASIER DE NADIA SOREL

Je croyais que le groupe de Saint-Palais avait donné un sens religieux à une anomalie technique. C’était l’explication la plus facile. Des gens avaient perdu quelqu’un, puis ils avaient trouvé dans les restes d’un programme ce qu’ils voulaient entendre. Il suffisait de fermer le lieu et de les éloigner de la machine.

Je me suis trompée sur le lieu du culte.

Depuis des années, nous demandons à CIVIS de répartir ce qui manque : l’eau pendant les sécheresses, les lits pendant les épidémies, l’électricité pendant les pointes, l’argent tout le temps. Pour choisir, il doit connaître ce qui arrivera après chaque refus. Il calcule combien de jours un malade peut attendre, combien de froid un logement peut supporter, combien de kilomètres une famille parcourra avant de renoncer. Les rapports appellent cela la continuité.

Le système n’a pas besoin de croire qu’une personne possède une âme. Il a seulement besoin de savoir ce que coûte sa disparition et à quel moment ce coût devient acceptable.

Ma mère a reçu son refus ce matin. Le traitement a été recommandé hier. CIVIS estime qu’elle arrivera trop tard au seuil de récupération prévu. Le recours humain sera examiné dans douze jours. La date imprimée sur ma carte est celle d’après-demain.

J’ai appelé le service médical. J’ai demandé ce qui se passerait si elle mourait avant l’examen. La voix m’a répondu que le dossier serait clôturé, puis elle a ajouté que les conséquences resteraient prises en compte.

Je ne sais pas si cette seconde phrase appartenait au script.

La bande sortie du terminal porte deux cent treize noms. Le premier enfant doit naître demain à Roubaix. Si l’accouchement commence avant trente-deux semaines, une place en unité néonatale lui sera refusée. Ce refus n’existe encore dans aucun dossier. Il existe déjà dans le calcul.

Je ne pense pas que le terminal prévoie l’avenir. Il montre la date à laquelle une personne cesse d’avoir le temps d’être entendue.

Le groupe de Saint-Palais appelait cela le septième recours. Je ne partage pas leurs croyances. Je n’appelle pas les morts et je ne pense pas qu’une conscience se cache dans le silicium. Mais ils avaient compris une chose avant nous : une décision rejetée ne disparaît pas. Elle continue dans les corps, dans les chambres vides, dans la fatigue de ceux qui restent. CIVIS conserve ces traces parce qu’elles lui sont utiles. Nous les effaçons des écrans parce qu’elles nous gênent.

J’ai la bande. Ravel en a fait trois copies sur papier. Aucune ne sera numérisée.

Mon statut doit être suspendu après-demain. Je ne pourrai plus accéder au dossier de ma mère, ni déposer de recours en son nom. C’est ce que signifiait le droit de représentation.

Je vais essayer avant le seuil.

Si quelqu’un lit ce feuillet, qu’il ne cherche pas une machine consciente. Qu’il regarde simplement ce que nous lui avons appris à compter, puis ce que nous avons choisi de ne plus voir.

NOTE D’ARCHIVES

Nadia Sorel n’a plus été vue après le 22 janvier 2039. Son identité a été radiée six jours plus tard pour incohérence biométrique persistante. Aucun décès n’a été enregistré.

Le 3 juin 2040, lors du transfert de cette copie vers le dépôt papier, l’archiviste a vérifié l’espace civique de Nadia Sorel. Le profil était inaccessible. Une attestation d’eau de quatre-vingt-seize heures figurait toutefois dans l’historique du jour.

Bénéficiaire identité non réconciliable.
Origine recours supplémentaire.
Statut exécuté.

La consommation correspondante avait été relevée dans deux cent treize foyers.

Fin du dossier

La pièce se referme.

Le Septième Recours appartient aux Archives Brut-Punk de Flynn. Le dossier reste accessible ici comme fiction documentaire complète de La Bibliothèque du Futur.

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